ActualitésCommuniqué de presse

Lettre ouverte à Laure Beccuau, Procureure de la République à Paris

L’affaire Lyhanna dévoile à la France entière ce que nous, féministes, dénonçons depuis des années : des signalements et des plaintes trop souvent ignorés, des enquêtes expédiées et des classements sans suite massifs dès qu’il s’agit de violences sexistes et sexuelles. Les violences pornocriminelles n’échappent pas à ce déni de justice. 

Pourtant, 90% des contenus pornographiques présentent des actes non simulés de violences physiques, sexuelles ou verbales*. Dans ces millions de vidéos, les femmes et les filles, caricaturées selon les pires stéréotypes sexistes et racistes, sont humiliées, réifiées, déshumanisées, violentées, torturées, subissent des traitements contraires à la dignité humaine et… à la loi française. De surcroît, nous n’arriverons pas à faire reculer le crime de masse qu’est le viol, sans lutter contre la culture du viol constitutive du discours pornographique qui banalise et érotise les violences sexistes et pédocriminelles. 

Nous dénonçons l’inertie de l’Etat bien trop complaisant avec cette industrie pornographique et ses criminels en cols blancs, et dénonçons aujourd’hui des manquements graves : 

Complaisance et inaction vis-à-vis de contenus pornographiques haineux en ligne  

1/ En novembre 2022, trois associations féministes, ont déposé au Parquet de Paris,  cinq plaintes contre les cinq plateformes pornographiques les plus visitées en France, Pornhub, Xhamster, Xvideos, Xnxx et Tukif, pour le délit de diffusion d’images pédopornographiques et le délit d’accès des mineurs aux images violentes à caractère pornographique.  Des plaintes annexées de 2667 pages de constats d’huissiers contenant des vidéos d’enfants violés et torturés accessibles en un clic.  Depuis quatre longues années, ces plaintes sont ignorées par la justice. C’est incompréhensible.

2/ En mars 2021, Osez le Féminisme a adressé à la justice un signalement contre la plateforme Onlyfans, pour des faits graves relevant du proxénétisme. Depuis cinq longues années, aucune information judiciaire n’a été ouverte suite à notre signalement. C’est incompréhensible.

Complaisance et inaction vis-à-vis de viols et d’exploitation sexuelle commises sur le territoire français par l’industrie pornographique

3/ Dans l’affaire French Bukkake, nous nous félicitons du renvoi des 16 accusés pour viols aggravés avec circonstances aggravantes de sexisme et de racisme, proxénétisme aggravé et traite des êtres humains. Cependant, n’oublions pas que depuis juin 2023 le juge d’instruction a transmis au Parquet au moins 10 faits criminels aux fins qu’ils prennent des poursuites. En dépit de ces soit-transmis, à notre connaissance, aucun de ces faits criminels n’a fait l’objet de poursuites malgré les obligations positives de la France au titre de la CEDH. C’est incompréhensible. 

4/ L’affaire Jacquie et Michel, en tout point similaire à l’affaire French Bukkake, est au point mort. Le Parquet n’a pas pris de réquisitoire supplétif sur les circonstances aggravantes de sexisme et de racisme, et n’a pas tiré les conséquences de l’arrêt de la Cour de Cassation** du 14 mai 2025, relative à l’affaire French Bukkake, qui permet de poursuivre pleinement les activités de Jacquie et Michel pour proxénétisme aggravé. C’est incompréhensible. 

5/ Depuis 2023, selon nos informations, le Parquet fait aussi obstacle à l’examen des plaintes d’au moins 6 femmes contre l’industre pornographique française, pour viols et torture, qui, à notre connaissance, n’ont pas toujours donné lieu à un réquisitoire introductif -acte nécessaire à l’enclenchement de la procédure- . Ceci est d’autant plus grave que la justice dispose d’un grand nombre d’indices graves et concordants, soit documentés par les plaintes, soit documentés par l’instruction French Bukkake qui concerne les mêmes protagonistes et décrit les mêmes modes opératoires, et que les vidéos des viols sont en ligne, filmés et accessibles. C’est incompréhensible. 

Vous avez salué « l’engagement exceptionnel de l’ensemble des magistrats du parquet  », qui ont une « expertise de la réaction immédiate et de traitement d’affaires plus complexes  ». 

Nous, associations féministes, sommes, tous les jours, aux côtés des victimes, qui attendent depuis des années une réponse judiciaire, et faisons le constat amer de la violence que fabrique l’industrie pornographique. 

Nous appelons de notre vœux que le Parquet de Paris tienne ses engagements et mette un terme à cette complaisance inexplicable vis-à-vis de l’industrie pornographique, qui est à la fois responsable de viols de centaines de femmes, et qui, de surcroît, favorise, par la culture du viol qu’elle promeut, le passage à l’acte de tous les consommateurs. 

*Rapport du Sénat : “Porno, l’enfer du décor” https://www.senat.fr/rap/r21-900-1/r21-900-1.html
**https://www.legifrance.gouv.fr/juri/id/JURITEXT000051661370