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Pourquoi nous parlons de « personnes en situation de prostitution » et non pas de « travailleuses du sexe »

Le combat féministe porté par Osez le Féminisme se traduit notamment par une réflexion sur la portée politique des termes que nous employons. La déconstruction des éléments de langage qui normalisent les inégalités présentes dans la société et la promotion d’une terminologie qui dénonce pleinement leur caractère systémique sont des éléments historiques des luttes contre toutes les formes d’oppression.


C’est dans le cadre de ce travail que nous faisons le choix conscient de nous opposer à l’utilisation de l’expression “travailleur.ses du sexe” pour désigner les personnes en situation de prostitution. Nous considérons ces dernières non pas comme des “travailleur.ses”, mais comme les victimes du système prostitutionnel, un ensemble de structures qui perpétuent l’exploitation sexuelle des personnes et cultivent des rapports de domination sexistes. Selon notre analyse, la prostitution est un système intrinsèquement violent et attentatoire à la dignité humaine.


Largement employé par les médias, la terminologie “travail du sexe” ne reflète pas la réalité vécue par la vaste majorité invisible des personnes qui subissent la prostitution. Elle la banalise en l’assimilant à un métier comme les autres. Or, la prostitution n’est ni un travail, ni de la sexualité : elle se situe dans le champ des violences structurelles contre les filles et les femmes. Cette terminologie contribue à occulter les violences sexuelles, physiques, psychologiques et économiques auxquelles les personnes en situation de prostitution sont quotidiennement exposées : agressions, humiliations, menaces infligées par les acheteurs d’actes sexuels et les proxénètes. Rappelons par exemple que 85% des victimes de la prostitution ont déjà été contraintes à des actes sexuels non consentis par un ou plusieurs acheteurs¹. La plupart du temps isolées et privées de lien social, leur précarité matérielle et leur dépendance aux proxénètes les enferment dans un cycle de violences dont il est très difficile de se soustraire. Les victimes de prostitution sont ainsi soumises à un taux de mortalité 5,9 fois supérieur à celui de la population générale². Le recours à la prostitution est un phénomène essentiellement masculin, les acheteurs d’actes sexuels étant à 99% des hommes³.


L’expression “travail du sexe” sous-entend que la prostitution est le fruit d’un choix libre et conscient. Pourtant, la plupart des victimes du système prostitutionnel sont contraintes par de lourdes inégalités socio-économiques. Elles font souvent partie des groupes les plus vulnérables de la société, en témoigne le nombre croissant de mineur.ses de l’Aide Sociale à l’Enfance en situation de prostitution. Plus de 15 000 enfants⁴, dont une majorité d’enfants placés, auraient en effet été victimes de prostitution en 2025. Par ailleurs, les femmes migrantes sont très largement surreprésentées parmi les victimes de la prostitution, dont près de 93% sont étrangères⁵. Ces dernières sont dans une situation de vulnérabilité particulièrement aiguë en raison des barrières linguistiques, administratives et juridiques qui les coupent des dispositifs de protection et de droit commun. Elles subissent également des violences de nature administrative : la confiscation de leurs documents d’identité par les proxénètes est un instrument de contrôle redoutable voué à les empêcher de circuler, de fuir ou de porter plainte.


Parler de “travail du sexe” est d’autant plus problématique que la prostitution entretient un lien indissociable avec la traite des êtres humains. La traite à des fins d’exploitation sexuelle constitue en effet la deuxième forme la plus répandue en Europe (36%), après le travail forcé (42%)⁶. La grande majorité des victimes de traite sont des filles et des femmes exploitées dans le système prostitutionnel. Ces dernières sont souvent recrutées par de fausses promesses d’emploi, de formation ou d’une vie meilleure. La prostitution crée la demande qui alimente ces réseaux de traite humaine. Loin d’endiguer ce phénomène de traite, la légalisation de la prostitution en démultiplie l’ampleur en créant une demande que le marché légal seul ne peut absorber. En Allemagne par exemple, seulement 30 6000 personnes en situations de prostitution étaient officiellement enregistrées en 2023 là où les estimations réelles oscillent entre 150 000 et 700 000. Cet écart est révélateur d’un marché souterrain massif. Par ailleurs, 456 victimes de traite à des fins d’exploitation sexuelle ont été recensées en 2024 en Allemagne, soit une hausse de 8,6% par rapport à 2023. Ainsi, la légalisation offre aux réseaux criminels un marché parallèle opaque où l’exploitation des femmes et des filles est encore plus difficile à détecter⁷. 

 

¹Etude ASPIRE (Accès aux soins, Santé et Prostitution) – Mouvement du Nid, 2025.

²Rapport Prostitution – Violences et Violences Sexistes (2022), Prefecture des Ardennes

³Lettre thématique n° 20 de l’Observatoire national des violences faites aux femmes (MIPROF, mai 2024)

⁴Rapport Santiago de la commission d’enquête sur les manquements des politiques publiques de protection de l’enfance, 2025.

 

⁵Fédération des acteurs de la solidarité, 2023

⁶Rapport mondial de l’ONUDC, 2024

⁷Bundeslagebild 2024 du Bundeskriminalamt (BKA)